Welcome...

      23 secondes avant minuit ? C’est moi qui l’ai trouvé, ce nom de groupe. Enfin, à ce qu’il parait : de cette soirée, je ne garde que quelques rares souvenirs…
 
      J’ai été la première voix de 23… Mais figurez-vous que chanteur, ça n’a jamais été ma vocation. J’aime le rock, ça oui, mais peut-être encore plus que la musique, c’est le style qui me branche. En réalité, j’ai créé mon premier t-shirt à l’âge de 12 ans : je venais d’assister à mon premier concert et… Ah, Kappa et Saru me signalent à l’instant qu’elles ne m’ont pas fait leur porte-parole pour que je vous raconte ma vie, mais pour que je vous présente celle du groupe, celle de 23…
 
      Et si vous vous demandez pourquoi je suis porte-parole, moi qui ne suis ni membre de 23… ni conteur de leur histoire, eh bien c’est que vous ne me connaissez pas encore ! Vous n’auriez pas pu rêver mieux comme porte-parole ! … Comment ça mon égocentrisme va faire fuir les lecteurs ? … Mais revenez ! Promis, je vous confierai les secrets de Jólan, la batteuse, dont les petits défauts sont cachés sous son apparence de jeune femme bien sous tous rapports… Juré, je vous montrerai le côté sombre de Charlie, le bassiste à l’allure tranquille… Mais est-ce que je suis obligé de parler de Flynn, le chanteur qui a pris ma place sur scène et dans le cœur des membres de 23… ? De toute façon, vous le connaissez déjà, c’est l’ex-leader de Mad Season, le célèbre groupe de rock britannique. Et pour le guitariste ? Une petite présentation de Londres en seulement quelques mots ? Impossible ! Lisez donc ce qui suit, l’histoire secrète et incroyable de 23 secondes avant minuit…

 

Mardi 18 octobre 2005
  
  
   Jamais il n’a battu aussi vite. Son cœur. Comme il y a sept mois, ses pas le portent là-bas. Il y a sept mois, le chemin semblait plus court. Londres en tremble d’impatience.
   Il l’a aimée au premier coup d’œil. Et si elle ne l’avait pas attendu ? Il préfère ne pas y penser.
   Plus que quelques mètres.
   Le cœur de Londres saute un battement, reprend sa course de plus belle : elle est là.
   Comme il y a sept mois, elle lui intime silencieusement de venir la prendre. Londres repose ses yeux sur les courbes parfaites qui ont hanté ses rêves. Une inquiétude soudain : la mérite-t-il ?
   Il chasse ces pensées d’un battement de cils et pousse la porte du magasin. Nul ne l’a méritée plus que lui : il a bossé sept mois pour se payer cette guitare.
 
 
   Londres sent sur lui le regard du rouquin à peine a-t-il franchi le seuil de la porte.
   Le même type qu’alors, il y a sept mois. Quand il a poussé la même porte, toutes pensées focalisées sur elle. A demandé à l’essayer ; a à peine écouté la réponse. S’est retrouvé la guitare entre les mains ; ne se rappelle pas l’avoir branchée. A pincé quelques cordes, vérifié l’harmonie. Sa main droite a trouvé l’accord qu’il n’a pas demandé. La gauche a commencé un arpège familier. Peu importe les gestes, l’attention de Londres est entièrement concentrée sur le son. Le son qu’il devrait toujours y avoir. Le son qu’il veut. Le son qui lui fait perdre contact avec la réalité. Réalité qu’il rejoint quand une voix perce sa barrière sonore :
   ‘… you in his sleep but there’s nothing I can do to keep from crying when he calls your name, Jol...’
   La voix s’est interrompue quand les mains de Londres se sont à regret détachées des cordes de la guitare. Londres a dévisagé le rouquin avec stupeur. Colère. A reposé la guitare ; a quitté le magasin ; a bossé pendant sept mois.
   Aujourd’hui le rouquin se souvient de lui. Cachant ses mains tremblantes dans les poches de sa veste, Londres lui accorde à peine un regard et se fraye un chemin vers elle. Mais n’ose pas l’attraper.
   Quand il aperçoit dans son champ de vision le rouquin s’approcher, il n’hésite plus. Il la passe en bandoulière, la branche avec fébrilité. Le premier son qu’elle lui offre l’émeut plus qu’il ne le voudrait. Et ce rouquin qui l’observe. Londres se retourne avec colère. Le rouquin soutient tranquillement son regard. Sans le quitter des yeux, Londres lui lance une suite de notes qui emplissent le magasin des sonorités métalliques de l’instrument. Le rouquin sourit et entame ce que Londres n’aurait pas cru possible :
   ‘Highway Fifty-one…’
   Les mains de Londres s’immobilisent, laissant la dernière note mourir sous la voix du rouquin. Alors celui-ci lui offre un nouveau sourire, attendant le verdict.
   Les lèvres de Londres s’étirent malgré lui :
   ‘Je la prends.’ Dit-il d’un ton sévère.
   ‘Tu fais bien.’ Répond l’autre, se dirigeant vers le comptoir.
   Londres réprime un rictus incontrôlé provoqué par le tutoiement. Il suit le rouquin.
 
 
   Le guitariste commande à ses mains de se calmer quand il tend sa carte bleue.
   ‘Je croyais que tu ne reviendrais pas.’ Commente le rouquin, l’invitant d’un signe de tête à taper son code.
   Londres fronce les sourcils, un instant silencieux.
   ‘Je n’allais pas la laisser dans ce trou à rats.’ Finit-il par répliquer, composant la série de quatre chiffres.
   L’autre éclate de rire.
   ‘Au fait, je suis Thomas.’ Lance-t-il ensuite d’un ton enjoué.
   Londres ne répond pas. Amusé, Thomas jette un coup d’œil à la carte bleue :
   ‘Et toi tu es…’
   ‘Londres.’ Est-il coupé brutalement.
   ‘Ravi de te connaître… Londres.’ Poursuit-il en souriant.
   Londres hausse les épaules, serrant de toutes ses forces la poignée de la housse de sa nouvelle guitare.
 
 
Par Kappa & Saru - Publié dans : Backstage
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Mardi 11 octobre 2005
     Impossible de trouver le sommeil. Etendu sur le dos, Londres tend le bras hors de son lit. Atteint sa guitare du bout des doigts. Remonte vers le manche en l’effleurant. L’attrape, la pose sur lui. De la main gauche cherche un accord. Gratouille un blues.
     S’il quittait le groupe, qu’est-ce qu’elle en penserait ? Il sait qu’elle le trouve froid, manquant d’enthousiasme, ne s’investissant pas assez. Elle serait sans doute soulagée. Lui ne pourra de toute façon pas poser sa guitare pour la voix d’un chanteur qui ne serait pas… celui qu’il devrait être.
     Charlie ne s’en formalisera pas. Il est là pour s’amuser. Et Londres a parfaitement conscience qu’il ruine tout ça.
     Envie d’une clope. Il se lève, enfile un pull et file sur le petit balcon, clopes et guitare en main. Il ignore le froid mordant et s’installe sur une vieille chaise de jardin. Sous la lumière bleue du néon de l’hôtel d’à côté.
    Etincelle ; flamme ; braises rougeoyantes de la cigarette. Londres tapote nerveusement la guitare sur ses genoux. Des années à moisir ici : qu’est-ce qui le retient ? Envie de voyager : qu’est-ce qui le retient ?
      Son loyer pour un billet de train… Quelque chose le retient ; il ne sait pas quoi.
      Février. Vacances post-examens pour les étudiants, la majorité des habitants de cet immeuble. Les meilleurs moments pour Londres.
      Jouer jusqu’au matin.
 
 


      Deux baguettes de bois peintes de rouge martèlent son oreiller. Jólan a un mauvais pressentiment.
      Encore une journée qui s’achève sans chanteur pour le groupe. Sans voix pour ses compositions, sa batterie. Sans voix pour la guitare de Londres, la basse de Charlie.
      Elle s’est pourtant juré de trouver la perle rare, où qu’il se cache dans cette ville. En aucun cas elle ne trahira sa promesse. A défaut, elle ira trouver Thomas, où qu’il soit, et le convaincra de chanter de nouveau pour eux, quelles que soient ses raisons.
Elle a fauté ce jour-là. Elle aurait certainement pu faire plus pour le retenir. Il ne perd rien pour attendre. Qu’un des deux autres s’avise de déserter !
      Mauvais pressentiment. L’attitude de Londres, ce matin, ne lui a pas échappé. Non pas qu’il soit habituellement bavard et enthousiaste. Non pas qu’il ait eu tort de s’énerver après la pitoyable démonstration d’un mec qui osait se prétendre chanteur. Mais Jólan le lit dans ses beaux yeux gris : il n’y croit plus.
      La batteuse serre les poings autour de ses baguettes : elle trouvera un chanteur. Pour le groupe, pour Charlie, pour Londres. Pour Londres. Pour le groupe.
 
 

 

     Flynn ne comprend pas ce qui lui arrive. Assis à même le sol, le dos contre le mur, dans l’obscurité de sa chambre d’hôtel. D’un œil coulant une larme qu’il n’a pas su retenir.

     Il aurait pourtant eu l’occasion d’en verser depuis quelques semaines. Larmes de dépit, de tristesse ou de rage face à la faiblesse et la trahison. Non. Il a fallu la mélancolie d’une voix et la beauté de la complainte d’une guitare. Venant de dehors, volant par sa fenêtre ouverte.
     Quand la dernière note meurt, que la voix s’éteint en un murmure, Flynn bondit sur ses pieds, court sur le balcon.
     Le silence. Le froid. Quelques gouttes de pluie. Personne.
     Flynn a envie de rire. A-t-il vraiment pleuré ? A-t-il vraiment froid ? Est-il vraiment à Lille ? N’y a-t-il plus dans sa vie qu’un lit minuscule dans la chambre d’un hôtel miteux ? Qu’une place vide à l’endroit où il avait l’habitude de poser sa guitare ? A-t-il vraiment quitté l’Angleterre sans projet d’y revenir ? A-t-il vraiment fracassé sa guitare fétiche dans l’intention de bannir la musique de sa vie ?
     Les trombes d’eau qui lui tombent dessus le font revenir à la raison. Il sourit sous la pluie et sous la lumière bleue du néon de l’hôtel. Puis rentre, trempé. Reprend sa place contre le mur. Reprend les écouteurs de son lecteur MP3. Retrouve la voix grave de Klee, songwriter de génie, découvert il y a quelques jours dans la chaleur d’une petite boutique de disques du centre-ville.
     A-t-il vraiment cru qu’il pourrait vivre sans musique ? Est-il fou ?
 
 


     Charlie se laisse guider par Jimi, le gros chien noir qu’il tient en laisse, jusqu’à la rue de la Clef. Il est tard. Ou très tôt. Dur de se lever, demain. L’inconvénient d’habiter à côté d’un bar. D’un bar qui organise régulièrement des soirées. Electro ce soir.
     Il a déjà songé à déménager. Mais la boutique, au-dessus de laquelle il habite ? Il a déjà songé à la quitter. Quitter le monde de la musique ; se reconvertir autre part. Dans le silence. Ce qu’il peut apprécier le silence, parfois ! Envoyer balader tous ces disques, vendre l’héritage de son père. Après tout, a-t-il jamais choisi sa voie ? Parfois, il se dit qu’il n’a fait que suivre son père, que la musique n’a jamais vraiment été une vocation.
     Jimi tourne Rue de la Clef. On n’y entend plus que les pas de Charlie, claquant contre les pavés.
     Un tour de clé ; quelques escaliers ; deuxième tour de clé : Jimi se précipite à l’intérieur pendant que Charlie referme lentement derrière lui. Puis Charlie se jette sur le canapé pendant que Jimi n’en finit pas de faire le tour de l’appartement. L’énergie de ce chien le tue.
     Les yeux de Charlie se posent sur l’affiche promotionnelle du dernier album de Klee. Finalement, il n’a jamais pu abandonner la musique. La première fois que le doute s’est ancré en lui, au moment de réfléchir à son avenir, en seconde, Jólan est venue à son secours. Son enthousiasme, son énergie, sa passion inoxydable : il l’a suivie avec joie. Mais les questions sont revenues. Balayées par le choc musical de sa vie. Klee. Il n’en revient toujours pas.
     Et aujourd’hui… Le groupe bat de l’aile depuis le départ de Thomas. Jólan se démène : elle n’a plus beaucoup de temps à lui consacrer. Londres n’a jamais été un boute-en-train. Avec quels autres potes peut-il partager ses nouvelles découvertes ? Les clients ? La routine… Jusqu’à ce que.
     Chaque moment de doute a vu débarquer quelqu’un dans sa vie. Flynn. Il a débarqué dans la boutique un soir, juste avant la fermeture. Il est revenu chaque jour après ça. Il a tout vu, tout entendu. Et le raconte avec passion, de sa voix éraillée, de son léger accent anglais. Charlie a retrouvé sa fébrilité quand il ouvre un carton de nouveautés : il s’imagine la lueur dans les yeux de ce type. Lueur qui lui affirme qu’il est à sa place, dans cette boutique.
      Tant qu’il y aura des disques à faire partager, il sera là.
 

 
 
 
Par Kappa & Saru - Publié dans : L'histoire
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