Impossible de trouver le sommeil. Etendu sur le dos, Londres tend le bras hors de son lit. Atteint sa guitare du bout des doigts. Remonte vers le manche en l’effleurant. L’attrape, la pose sur lui. De la main gauche cherche un accord. Gratouille un blues.
S’il quittait le groupe, qu’est-ce qu’elle en penserait ? Il sait qu’elle le trouve froid, manquant d’enthousiasme, ne s’investissant pas assez. Elle serait sans doute soulagée. Lui ne pourra de toute façon pas poser sa guitare pour la voix d’un chanteur qui ne serait pas… celui qu’il devrait être.
Charlie ne s’en formalisera pas. Il est là pour s’amuser. Et Londres a parfaitement conscience qu’il ruine tout ça.
Envie d’une clope. Il se lève, enfile un pull et file sur le petit balcon, clopes et guitare en main. Il ignore le froid mordant et s’installe sur une vieille chaise de jardin. Sous la lumière bleue du néon de l’hôtel d’à côté.
Etincelle ; flamme ; braises rougeoyantes de la cigarette. Londres tapote nerveusement la guitare sur ses genoux. Des années à moisir ici : qu’est-ce qui le retient ? Envie de voyager : qu’est-ce qui le retient ?
Son loyer pour un billet de train… Quelque chose le retient ; il ne sait pas quoi.
Février. Vacances post-examens pour les étudiants, la majorité des habitants de cet immeuble. Les meilleurs moments pour Londres.
Jouer jusqu’au matin.
Deux baguettes de bois peintes de rouge martèlent son oreiller. Jólan a un mauvais pressentiment.
Encore une journée qui s’achève sans chanteur pour le groupe. Sans voix pour ses compositions, sa batterie. Sans voix pour la guitare de Londres, la basse de Charlie.
Elle s’est pourtant juré de trouver la perle rare, où qu’il se cache dans cette ville. En aucun cas elle ne trahira sa promesse. A défaut, elle ira trouver Thomas, où qu’il soit, et le convaincra de chanter de nouveau pour eux, quelles que soient ses raisons.
Elle a fauté ce jour-là. Elle aurait certainement pu faire plus pour le retenir. Il ne perd rien pour attendre. Qu’un des deux autres s’avise de déserter !
Mauvais pressentiment. L’attitude de Londres, ce matin, ne lui a pas échappé. Non pas qu’il soit habituellement bavard et enthousiaste. Non pas qu’il ait eu tort de s’énerver après la pitoyable démonstration d’un mec qui osait se prétendre chanteur. Mais Jólan le lit dans ses beaux yeux gris : il n’y croit plus.
La batteuse serre les poings autour de ses baguettes : elle trouvera un chanteur. Pour le groupe, pour Charlie, pour Londres. Pour Londres. Pour le groupe.
Flynn ne comprend pas ce qui lui arrive. Assis à même le sol, le dos contre le mur, dans l’obscurité de sa chambre d’hôtel. D’un œil coulant une larme qu’il n’a pas su retenir.
Il aurait pourtant eu l’occasion d’en verser depuis quelques semaines. Larmes de dépit, de tristesse ou de rage face à la faiblesse et la trahison. Non. Il a fallu la mélancolie d’une voix et la beauté de la complainte d’une guitare. Venant de dehors, volant par sa fenêtre ouverte.
Quand la dernière note meurt, que la voix s’éteint en un murmure, Flynn bondit sur ses pieds, court sur le balcon.
Le silence. Le froid. Quelques gouttes de pluie. Personne.
Flynn a envie de rire. A-t-il vraiment pleuré ? A-t-il vraiment froid ? Est-il vraiment à Lille ? N’y a-t-il plus dans sa vie qu’un lit minuscule dans la chambre d’un hôtel miteux ? Qu’une place vide à l’endroit où il avait l’habitude de poser sa guitare ? A-t-il vraiment quitté l’Angleterre sans projet d’y revenir ? A-t-il vraiment fracassé sa guitare fétiche dans l’intention de bannir la musique de sa vie ?
Les trombes d’eau qui lui tombent dessus le font revenir à la raison. Il sourit sous la pluie et sous la lumière bleue du néon de l’hôtel. Puis rentre, trempé. Reprend sa place contre le mur. Reprend les écouteurs de son lecteur MP3. Retrouve la voix grave de Klee, songwriter de génie, découvert il y a quelques jours dans la chaleur d’une petite boutique de disques du centre-ville.
A-t-il vraiment cru qu’il pourrait vivre sans musique ? Est-il fou ?
Charlie se laisse guider par Jimi, le gros chien noir qu’il tient en laisse, jusqu’à la rue de la Clef. Il est tard. Ou très tôt. Dur de se lever, demain. L’inconvénient d’habiter à côté d’un bar. D’un bar qui organise régulièrement des soirées. Electro ce soir.
Il a déjà songé à déménager. Mais la boutique, au-dessus de laquelle il habite ? Il a déjà songé à la quitter. Quitter le monde de la musique ; se reconvertir autre part. Dans le silence. Ce qu’il peut apprécier le silence, parfois ! Envoyer balader tous ces disques, vendre l’héritage de son père. Après tout, a-t-il jamais choisi sa voie ? Parfois, il se dit qu’il n’a fait que suivre son père, que la musique n’a jamais vraiment été une vocation.
Jimi tourne Rue de la Clef. On n’y entend plus que les pas de Charlie, claquant contre les pavés.
Un tour de clé ; quelques escaliers ; deuxième tour de clé : Jimi se précipite à l’intérieur pendant que Charlie referme lentement derrière lui. Puis Charlie se jette sur le canapé pendant que Jimi n’en finit pas de faire le tour de l’appartement. L’énergie de ce chien le tue.
Les yeux de Charlie se posent sur l’affiche promotionnelle du dernier album de Klee. Finalement, il n’a jamais pu abandonner la musique. La première fois que le doute s’est ancré en lui, au moment de réfléchir à son avenir, en seconde, Jólan est venue à son secours. Son enthousiasme, son énergie, sa passion inoxydable : il l’a suivie avec joie. Mais les questions sont revenues. Balayées par le choc musical de sa vie. Klee. Il n’en revient toujours pas.
Et aujourd’hui… Le groupe bat de l’aile depuis le départ de Thomas. Jólan se démène : elle n’a plus beaucoup de temps à lui consacrer. Londres n’a jamais été un boute-en-train. Avec quels autres potes peut-il partager ses nouvelles découvertes ? Les clients ? La routine… Jusqu’à ce que.
Chaque moment de doute a vu débarquer quelqu’un dans sa vie. Flynn. Il a débarqué dans la boutique un soir, juste avant la fermeture. Il est revenu chaque jour après ça. Il a tout vu, tout entendu. Et le raconte avec passion, de sa voix éraillée, de son léger accent anglais. Charlie a retrouvé sa fébrilité quand il ouvre un carton de nouveautés : il s’imagine la lueur dans les yeux de ce type. Lueur qui lui affirme qu’il est à sa place, dans cette boutique.
Tant qu’il y aura des disques à faire partager, il sera là.